Demandez à un chef de poste ce que coûte un bourrage de giratoire, et il vous répondra en heures : « deux, trois heures, ça dépend du bloc ». Demandez-le au contrôleur, et il n'aura pas de ligne pour ça. Le bourrage est le coût le plus visible sur le terrain et le plus invisible dans les comptes — ce qui explique pourquoi la solution attend souvent des années.
Cet article ne vous donne pas un chiffre. Il vous donne une méthode pour calculer le vôtre, avec six postes que la plupart des sites oublient de compter ensemble. Les nombres qui apparaissent plus bas sont des valeurs d'exemple choisies pour illustrer le calcul, pas des données de site : remplacez-les par les vôtres.
Ce qui se passe vraiment pendant un bourrage
Un bloc surdimensionné ponte dans l'anneau d'alimentation, ou plusieurs blocs se coincent entre le manteau et les concaves. Le giratoire se charge, l'intensité monte, l'automate déleste ou l'opérateur arrête. À partir de là, la séquence est presque toujours la même :
- Arrêt du concasseur, puis de l'alimentation (camions ou grizzly amont) qui doit être détournée ou mise en attente.
- Consignation, inspection visuelle, décision sur la méthode de dégagement.
- Dégagement : crochet de grue, barre manuelle, pelle, ou tir à l'explosif si le bloc est massif — chaque méthode avec son délai de mobilisation.
- Déconsignation, redémarrage à vide, retour en charge progressif.
- Rattrapage du retard sur le circuit aval, si la capacité le permet.
Le temps d'arrêt « officiel » couvre le point 3. Le coût couvre les cinq.
Les six postes à additionner
1. La production perdue — en marge, pas en prix
C'est le poste principal, et celui que l'on calcule le plus souvent de travers. La formule de base :
Tonnes perdues = débit nominal (t/h) × durée totale d'arrêt (h)
Deux corrections s'imposent. D'abord, la durée à prendre est la durée totale — de l'arrêt de l'alimentation au retour au débit nominal — pas la durée du dégagement. Ensuite, la valeur d'une tonne perdue n'est pas son prix de vente : c'est la marge de contribution qu'elle aurait dégagée, ou, si le concasseur est le goulot du site, la valeur du métal ou du produit final que cette tonne aurait produit en aval.
Si le concasseur n'est pas le goulot — parce qu'il existe un stock tampon suffisant entre le concassage et le broyage — la perte réelle est plus faible, tant que le tampon tient. C'est pourquoi la question « combien d'heures de stock avons-nous entre le concasseur et l'usine ? » est la première à poser.
2. Le redémarrage
Un giratoire ne repart pas en charge à la seconde où le bloc est cassé. Il y a la déconsignation, le redémarrage à vide, la remontée progressive de l'alimentation, et souvent un passage de fines accumulées qui force un second débit réduit. Sur les sites que nous visitons, ce poste est rarement chiffré : mesurez-le une fois avec un chronomètre, sur trois ou quatre incidents, et prenez la moyenne.
3. La main-d'œuvre et les équipements mobilisés
Opérateur, mécaniciens, parfois un grutier et une grue mobile, parfois un boutefeu : le coût horaire chargé de chacun, multiplié par la durée de mobilisation, qui dépasse la durée du dégagement. Si la grue vient d'un entrepreneur, ajoutez le délai d'attente et le minimum facturable.
4. L'usure et les dommages induits
Chaque bourrage se termine par un choc : le bloc cède, tombe dans la chambre, et le manteau et les concaves l'encaissent. Les dégagements à la barre ou au crochet abîment les blindages et, à répétition, les pièces d'usure se remplacent avant leur heure. Ce poste se calcule sur l'année : nombre de bourrages × part attribuable de l'usure prématurée × coût d'un jeu de pièces d'usure et de son remplacement.
5. L'aval affamé
Si le circuit de broyage s'arrête faute d'alimentation, son propre redémarrage a un coût : énergie, instabilité du circuit, perte de récupération pendant la remise en régime. Sur une usine de traitement, ce poste peut dépasser le coût direct du concasseur. Il ne s'active que lorsque le stock tampon est épuisé — d'où l'intérêt de connaître la durée de ce tampon.
6. Le risque et les pénalités
Deux postes qu'on ne met pas dans une formule mais qu'on ne peut pas ignorer. Le dégagement manuel expose des personnes à une chute de blocs et à un espace confiné : le coût d'un incident ne se moyenne pas. Et si le site a des engagements de livraison — contrat de tonnage, navire en attente, client en flux tendu — les pénalités contractuelles d'un manque à produire se lisent dans le contrat, pas dans une estimation.
L'exemple de calcul — valeurs fictives
Pour illustrer la mécanique, prenons des valeurs arbitraires et rondes. Ce ne sont pas des données de site.
| Donnée d'entrée (exemple) | Valeur |
|---|---|
| Débit nominal | 1 000 t/h |
| Durée totale moyenne par bourrage (arrêt → débit nominal) | 3 h |
| Marge par tonne concassée | 10 $/t |
| Main-d'œuvre et grue mobilisées | 600 $ par incident |
| Part attribuable d'usure prématurée | 200 $ par incident |
| Bourrages par an | 40 |
Par incident : 1 000 t/h × 3 h × 10 $/t = 30 000 $ de production, plus 600 $ de main-d'œuvre, plus 200 $ d'usure — environ 30 800 $. Sur l'année : 40 × 30 800 $ ≈ 1,2 million de dollars, avant l'aval affamé, avant les pénalités, avant le risque.
Changez une seule variable et la conclusion change : à 200 t/h avec un tampon de six heures, le poste 1 s'effondre et ce sont la main-d'œuvre et le risque qui dominent. C'est précisément pourquoi il faut faire le calcul avec vos données, et non se fier à un chiffre moyen lu ailleurs.
Trois façons de réduire la facture
Réduire la fréquence. Fragmentation au tir, grille de scalpage en amont, contrôle de la taille des blocs chargés dans les camions : tout ce qui empêche le bloc surdimensionné d'arriver au giratoire. Efficace, mais rarement suffisant — il restera toujours des blocs.
Réduire la durée. C'est là qu'un bras de déblocage change le calcul : le dégagement passe d'heures (mobilisation, consignation, méthode improvisée) à minutes, depuis un poste protégé, sans grue ni boutefeu. Dans l'exemple ci-dessus, ramener la durée totale de 3 h à 30 min ramène le poste 1 de 30 000 $ à 5 000 $ par incident. Reste à comparer cet écart annuel au coût du bras — voir comment dimensionner un bras de déblocage et la fiche IC Boom System.
Réduire les conséquences. Un stock tampon dimensionné entre concassage et broyage, et une procédure de dégagement écrite plutôt qu'improvisée, réduisent les postes 5 et 6 même si la fréquence ne bouge pas.
Ce que ce calcul vous permet de décider
Une fois le coût annuel posé, la décision d'investir se présente sous une forme que la direction sait lire : un coût récurrent connu contre un investissement ponctuel connu, et un délai de retour. Si vous préférez que ce chiffrage soit fait avec vos données et documenté — hypothèses, sources, sensibilités — c'est le type de travail que couvre notre service d'études de faisabilité, et il peut aussi commencer par une simple demande de proposition.
Questions fréquentes
Faut-il compter le temps de dégagement ou le temps total d'arrêt ? Le temps total, de l'arrêt de l'alimentation au retour au débit nominal. Le temps de dégagement seul sous-estime le coût, souvent de moitié.
Comment connaître la marge par tonne si le site ne la publie pas ? Demandez au contrôle de gestion la marge de contribution par tonne concassée ou, pour un site minier, la valeur récupérable par tonne d'alimentation de l'usine. À défaut, faites le calcul avec deux hypothèses (basse et haute) et présentez la fourchette.
Un bourrage sur concasseur à mâchoires se chiffre-t-il de la même façon ? Oui, avec les mêmes postes. Les durées et la méthode de dégagement diffèrent, et le tampon aval aussi — voir notre comparatif des types de concasseurs.
Hicham Marouazi, ing., PMP
Ingénieur et chef de projet (PMP) chez Induscoat Solutions. Plus de 16 ans d'expérience sur des sites miniers, énergétiques et pétrochimiques au Canada et à l'international — sélection, installation et mise en service d'équipements industriels.
